La Mode fait son cinéma

Trois expositions magistrales, à Paris, éclairent les rapports intimes de la mode avec les arts visuels et le spectacle vivant. " Vogue Paris 1920-2020 " qui célèbre le centenaire de l'édition française au Palais Galliera, " CinéMode "  à la Cinémathèque et " Thierry Mugler, Couturissime " au Musée des Arts Décoratifs (MAD) remportent l'adhésion enthousiaste du public, rivalisant avec les maitres de  la peinture ancienne et contemporaine.

 

Visite avec Marianne Lohse ©

 

MAD, Paris - Mugler - photo Christophe Dellière

.

La mode est-elle la nouvelle coqueluche des milieux culturels? Longtemps boudée --ses liens avec les grands du luxe et les contraintes de la publicité incitaient à une certaine réserve- elle est devenue pour bien des musées un formidable champ de recherches. Elle reflète l'évolution d'une époque, elle bouscule les codes,  elle fait rêver parce qu'elle raconte une histoire, celle d'une femme, d'un homme, maitres de leur allure et de l'image qu'ils veulent renvoyer, glamour, singulière ou choquante.

 

MAD, Paris - Mugler - photo Christophe Dellière

 

La mise en scène est constante. Photographie, cinéma, art contemporain, musique: depuis les années 80  elle ne cesse de faire  bouger les lignes. " La mode montre qu'on peut encore inventer des choses, repenser la scénographie, jouer sur la pluridisciplinarité" souligne Olivier Gabet, directeur du MAD.

 

MAD, Paris - Mugler - photo Christophe Dellière

 

Le Palais Galliera a ouvert grand ses portes à Condé-Nast et à son magazine américain Vogue dont l'édition française ("Frog" pour les intimes) célèbre ses cent ans de création.1007 couvertures, 400 documents et une quinzaine de modèles de haute- couture ou de prêt à porter  pour retracer cette aventure éditoriale à travers les rédacteurs et rédactrices en chef qui ont guidé ses choix, de Michel de Brunhoff à Emmanuelle Alt,  en passant par Edmonde Charles-Roux, Francine Crescent et Carine Roitfeld. Sont évoquées les collaborations avec de grands couturiers comme Yves Saint-Laurent  ou Karl Lagerfeld ou de récentes jeunes pousses, Vogue se voulant depuis toujours un dénicheur de talents.

 

Christian Bérard, Robe Alix, Vogue Paris octobre 1938 Christian Bérard, Alix dress, Vogue Paris October 1938 Collection Palais Galliera © Christian Bérard / Paris Musées, Palais Galliera

 

Ecrivains, actrices, réalisateurs, plasticiens participent à la revue. La femme Vogue prend les traits de Catherine Deneuve, de Kate Moss mais aussi  de Jane Birkin ou des soeurs Hadid. Au fil des décennies,  elle se fait de plus en plus jeune, hédoniste, décomplexée.  Des photographes devenus légendaires multiplient les images subversives. Au Man Ray  des années vingt, ont succédé Horst, Bourdin, Klein, Newton, Lindbergh, Testino, Mondino, Inez&Vinoodh

 

Jean-Baptiste Mondino, Linda Nyvltova portant un bracelet Cartier, couverture Vogue Paris décembre 1999-janvier 2000  Archives Vogue Paris © Jean-Baptiste MondinoVogue

 

Au tournant du siècle, Vogue va se faire plus sulfureux que jamais. " On l'a répété partout : Newton et Bourdin sont les inventeurs du porno chic " rappelle Simon Liberati dans le numéro anniversaire du magazine. Une tendance encouragée par Carine Roitfeld qui dut quitter ses fonctions de rédactrice en chef, passant le relais à Emmanuelle Alt

 

Guy Bourdin, Donyale Luna en robe Paco Rabanne, Vogue Paris Juin 1966 Archives Vogue Paris © The Guy Bourdin Estate 2021, Courtesy of Louise Alexander Gallery

 

Newton allait toujours plus loin " ajoute Liberati. "J'ai en permanence disait-il des  chaines et des menottes dans ma voiture. Pas pour moi, pour mes photos". Ce genre de déclaration impossible aujourd'hui était déjà contestée par les féministes allemandes. On ne verra pas les plus provocants de ces clichés encore que les deux mannequins nus, en chaussures Vuitton, accoudées au comptoir d'un bistrot et, toujours  shootées par Newton, les  deux mains couvertes de bagues déchiquetant férocement un poulet  donnent le ton...

 

 

 

C'est au plus cinéphile des couturiers, Jean-Paul Gaultier, costumier de réalisateurs comme Pedro Almodovar pour "Kika " ou Luc Besson pour " Le Cinquième élément" que la Cinémathèque a confié la mise en scène de sa dernière exposition, CinéMode. Une idée soufflée par l'actrice et réalisatrice disparue Toni Marshall.

 

 chanel_last_year_at_marienbad_1961_photo_georges_pierre_copyright_georges_pierre_laurence_pierre_de_geyer

 

Au départ, il y a le désir du directeur, Fréderic Bonnaud de mettre en valeur la collection de costumes amoureusement rassemblée par Henri Langlois. Depuis toujours Gaultier se joue avec humour des codes masculin-féminin, créant un mélange des genres, un univers à la fois insolent et baroque. Placées sous le signe du Septième Art, ses collections " Et Dieu créa l'Homme ", Le charme coincé de la bourgeoisie ", James Blonde" mettent en scène des tenues souvent délirantes présentées dans des défilés qui sont autant de shows cinématographiques.  

 

Edouard Taufenbach et Bastien Pourtout, collection Pierre Passebon Narcisse

 

La Cinémathèque lui offrait un terrain de jeux idéal pour présenter sa vision du cinéma à travers le prisme de la mode. Certains films l'ont particulièrement marqué dit-il . Comme "Falbalas",  dont l'histoire se situe dans une maison de couture, dans l'effervescence de l'après-guerre, un mélodrame de Jacques Becker (1945) qu'il a découvert à l'âge de 13 ans : " je suis tombé amoureux de Micheline Presle et de Raymond Rouleau qui incarnait le couturier. Je voulais être lui, mener cette vie là ".

 

William Klein - Backstage, défilé de Jean Paul Gaultier 

 

C'est peut-être à " Qui êtes vous Polly Maggoo ? " du photographe américain William Klein (1966), une satire  décapante des milieux de la  mode alors dominés par le Space Age qu'il doit ce regard si aiguisé. "Ce film m'a aidé à aller  sans crainte vers l'excès, l'ironie, la transgression ".  

Tout en dentelle, métal et velours, le parcours imaginé par Gaultier et la commissaire Florence Tissot fait la part belle aux femmes fatales hypersexuées, moulées dans des fourreaux au décolleté vertigineux, de Mae West à Marilyn Monroe. Mais Bardot est la aussi, avec sa petite robe toute simple en vichy rose. Plusieurs focus mettent ainsi l'accent sur des stars  dont la sensualité passait aussi par ce qu'elles portaient. Marlène Dietrich, Katharine Hepburn, dés les annèes trente, affirment leur androgynie dans des costumes masculins d'une rare modernité. Le short de Rocky révélant une virilité conquérante voisine avec le justaucorps de Superman et le débraillé puissamment érotique de Marlon Brando. " CinéMode raconte comment des vêtements trouvent une magnifique chambre d'écho dans le cinéma qui n'a cessé lui-même de briser des tabous" constate Florence Tissot.

 

 

MAD, Paris - Mugler - photo Christophe Dellière

 

Avec Thierry Mugler, Couturissime, le MAD nous offre le spectacle flamboyant d'un  univers mythique, futuriste. Créateur génial, Mugler a eu de multiples vies: couturier,  grand photographe, scénographe et inventeur de parfums (le plus célèbre, "Angel", est l'un des plus vendus au monde). Il a dit adieu aux catwalks en 2002 et se passionne à 72 ans pour le cirque et le music-hall. Tout a changé pour lui y compris son apparence, celle d'un homme bodybuildé que la chirurgie esthétique rend méconnaissable. Conçue par le Musée des Beaux Arts de Montréal, l'exposition (1973-2014) s'ouvre  sur un bestiaire fantastique. On s'attarde avec bonheur devant ce fourreau à traine de velours noir orné d'ailes de papillon, devant ces nymphes vêtues de bustiers de coquillages, ces extravagantes méduses en organza. Mondialement connu pour ses épaules larges, ses décolletés abyssaux, ses tailles de guêpe, son approche du corps est celle d'un sculpteur ou plutôt d'un danseur ce qu'il fut dans sa jeunesse strasbourgeoise, à l'Opéra du Rhin. L'ami de Bowie, le chanteur au smoking vert, de Lady Gaga, de Beyoncé, de Jack Lang (rappelez vous ce costume à col Mao qui fit scandale à l'Assemblée) est aussi celui qui dessina pour la Comédie Française les costumes de Macbeth.

La science- fiction, la bande dessinée, les bolides futuristes ont très tôt fasciné Mugler. Fantasmes et démesure caractérisent une œuvre totalement dépourvue de passéisme, de nostalgie. Hyper divas ou "Glamazones ", les créatures qui hantent ses rêves n'ont rien de femmes-objets.

 

Marianne Lohse

 

Vogue Paris 1920-2020 . Jusqu'au30 janvier 2022

Palais Galliera ,10 Avenue Pierre Ier de Serbie Paris 16ème www.palaisgalliera.paris.fr

CinéMode. Jusqu'au 16 janvier2022.

Cinémathèque. 51 rue de Bercy Paris 12ème. www.cinematheque.fr

Thierry Mugler,Couturissime. Jusqu'au 24 avril 2022

Musée des Arts Décoratifs(MAD. )07 rue de Rivoli Paris1er  www.madparis.fr

A ne pas rater

Yves Saint-Laurent aux Musées.29 janvier 2022-15 mai 2022

Cette manifestation inédite  célébre le soixantième anniversaire du premier défilé du couturier, à 26 ans. Elle se déploiera  dans six musées parisiens : le Centre Pompidou, le Musée d'Art Moderne, le Musée du Louvre, le Musée d'Orsay, le Musée Picasso et le Musée Yves Saint-Laurent. Une illustration exceptionnelle du parcours créatif d'un artiste profondément ancré dans son époque  et de ses liens avec les  grandes collections publiques françaises.  
 

 

Créé le : 22/10/2021 - Mise à jour : 31/10/2021
Commentaire (0) - Laisser un commentaire
Aucun avis
Flux Rss Phonothèque

© Claire en France
Hébergement & Support Le plus du Web - Création graphique Pratikmedia -

 La ligne de partage des eaux en Ardèche et ses oeuvres d'art Vins de Montlouis / L'Eco-Musée d'Alsace à Ungersheim (Haut-Rhin) : traditions architecturales et fêtes en tous genresVibrante Bilbao / Le temps d'un week-end ou d'un court séjour, Tours mérite bien une escapadeSéjour week-end à HonfleurTruffe au vent en Pays Cathare Visite d'un sous-marin nucléaire : Le Redoutable, c'est à Cherbourg, CITE  DE  LA  MERLa Cité de la Mer à Cherbourg : pour apprendre et se divertir / Savoir-faire et faire-savoir

 

 

Claire en France aime bien recevoir vos avis et suggestions.  N' hésitez pas ! Le formulaire de contact et les espaces commentaires sont là pour cela

 

Mentions légales