Atlas des vins insolites, de Pierrick Bourgault, Editions Jonglez

Toujours aussi curieux du monde viticole, Pierrick Bourgault nous fait découvrir des vins improbables, vins de déserts, vins de glace, vins clandestins. Autant de preuves de la vitalité de la Vitis Vinifera et de sa capacité à se développer là où on ne l'attend pas. Voyage insolite parmi les vignes les plus étranges du monde. Des ceps plantés sur un terril dans le nord de la France, un vin élaboré dans le désert de Gobi, des vignes grimpant à quinze mètres sur des peupliers italiens, un " vin de la paix " réunissant plus de 600 cépages, les vins de glace du Québec, les cépages hybrides en Suède, les triples vendanges à Taïwan et au Brésil... Autant d'aventures humaines qui racontent des terroirs, des climats singuliers et surtout un enthousiasme de pionniers. Cet atlas présente en effet des vigneronnes et des vignerons qui repoussent les frontières de la viticulture, renouvellent leur métier et la diversité du paysage viticole. Modernes, ils expérimentent de nouveaux cépages ; historiens du vivant, ils sauvent le précieux patrimoine génétique des ceps anciens.

 


Rien ne prédisposait l'ouest de la Chine, à la frontière de la Mongolie, à cultiver la vigne. Situé à plus de 2500 kilomètres de tout rivage maritime, ce territoire est le plus continental du monde : l'hiver, avec des températures entre - 20 et - 30 °C, les pieds de vigne gèlent complètement. La pluie est rarissime.

 

 

Ces obstacles ne sauraient décourager des Chinois : en 1949, lorsque Pékin annexe le Turkestan, vaste comme deux fois et demie la France, un antique système d'irrigation conduisait l'eau des montagnes Tian Shan vers les oasis de la route de la Soie. Les Ouigours cultivaient la vigne depuis des siècles pour sécher les raisins.

 

 

Pékin nomme alors cette région Xinjiang (" nouvelle frontière ") et décide dès 1980 de planter des milliers d'hectares en cépages occidentaux (cabernet sauvignon, syrah, merlot, chardonnay, chenin blanc, riesling...) et en variétés locales (beichun, cibayi, shabulawe...) : à l'est de la Chine, dans les provinces telles que le Shandong, les terres sont chères, occupées par les routes et l'urbanisation, polluées par l'industrie.

 

 

 

Vins de glace au Québec

 

Depuis la découverte du territoire par Jacques Cartier en 1534, la viticulture québécoise a connu de nombreux échecs. Bien que Montréal soit à la latitude du vignoble bordelais et Québec au niveau de la Bourgogne, les conditions climatiques s'avèrent plus rudes. L'hiver tue les ceps s'ils ne sont pas protégés, les gels du printemps menacent les bourgeons, l'été trop bref permet difficilement à la vigne de développer son cycle végétatif et la neige d'automne talonne les vendangeurs.
 

 

 

Les premiers pieds de vigne importés pour le vin de messe gèlent et, lorsqu'ils survivent, leur raisin ne mûrit pas. À la fin du XIXe siècle, quelques vignerons plantent des cépages plus rustiques. Lors de la prohibition, le Québec échappe à l'interdiction totale de l'alcool mais les importations bon marché concurrencent sa production locale et la vigne disparaît vers 1930.

 

 

Après quatre siècles d'insuccès, le rêve semblait irréalisable, de la même façon que Jacques Cartier était persuadé d'avoir trouvé de l'or et des diamants en Asie, alors qu'il embarquait de la pyrite et du quartz d'Amérique du Nord

 

 

 

Vins clandestins en Irak

 

Sur cette terre de Mésopotamie qui l'a vue naître, la viniculture serait-elle en voie de disparition ? Paradoxalement, ce n'est pas l'Islam qui a détruit la filière viticole en Irak, mais Saddam Hussein, un laïc amateur de vin dont le goût était connu pour le mateus, un rosé portugais légèrement pétillant retrouvé dans les caves de ses palais. Le génocide que Saddam Hussein a conduit au Kurdistan de 1987 à 1991 et l'exil des populations ont provoqué l'abandon des vignes.
Le terrorisme né des guerres est aujourd'hui assez menaçant pour contraindre les vignerons à la clandestinité.
 

 

Certes, l'identité kurde est plus fédératrice que les clivages religieux et les grands partis sont laïcs. Cependant, la discrétion est de règle en ce qui concerne les boissons alcoolisées. Sans publicité ni phylloxéra, cépages locaux et vignes sauvages s'accrochent aux collines. Des ceps bien entretenus et des parcelles récemment plantées à partir de bois de taille suggèrent que les vignerons sont entrés en résistance, une seconde nature pour les Kurdes.

 

 

 

Au Kurdistan, les cépages vendus au marché ou au bord des routes sont noirs (mermerk, rosh mew), rouges (taefi, kamali), jaunes (zarek, hejaze, khateni, keshmesh) ou rouge et blanc (helwani). " Avec ces raisins, on peut tout faire, explique le vendeur : raisin de table, raisin sec, jus, vin, arak, vinaigre ! ". La conversation glisse naturellement vers la fermentation. " Ici, il y a 25 ans, avant que Saddam Hussein ne rase les villages, on faisait du vin et de l'arak ".

Et maintenant ? " On en fait toujours ! ", s'exclame un voisin.

 

 

 

 

Les triples vendanges à Taïwan

 

" Ici, toutes les saisons sont bonnes pour faire pousser du raisin, sourit Chen Ching Fung. En France, vous en avez une seule ! ". Patron d'un mini-parc d'attractions touristiques inspiré du monde viticole, la Railway Valley Winery, il raconte l'année de la vigne : " On taille en février-mars, la vigne débourre (les feuilles apparaissent). On vendange début juillet. Aussitôt, nouvelle taille, on ne laisse aucune feuille verte sur le pied. Un second cycle de végétation redémarre, que conclut une seconde vendange en novembre ou décembre ". Pour trois cycles annuels - mais cette pratique concerne surtout le raisin de table - la vigne sera cultivée sous serre, voire éclairée la nuit, parfois agressée par une irrigation à l'eau salée qui stimule la fructification.

Seul inconvénient du climat, " des typhons plus dangereux que les insectes et les maladies " selon Hong Ji Bei, vigneron à Tai Chung, au centre-ouest de l'île, dans le domaine Shu Sheug. La vigne n'est donc pas palissée mais cultivée en pergola, plus résistante aux cyclones.
À Taïwan, les parcelles de vigne alternent avec les rizières inondées et les usines high-tech. Sur cette île grande comme quatre fois la Corse et qui accueille une densité de population 20 fois supérieure, produire est une obsession.

 

Chang Shu-Gen

 

À environ 500 000 €/hectare, le terrain doit être rentabilisé au maximum et les vignerons fertilisent lourdement : Chang Shu-Gen, propriétaire du domaine Song-He à Tai Chung effectue trois épandages : " Potassium
et azote à l'époque de la taille et à la moitié du mûrissement des grappes. Du phosphore avant la vendange pour durcir la peau du raisin, limiter les moisissures et les attaques d'insectes ; déjections animales, poudre d'algues  et d'huîtres
". Entre les rangs, les vignerons cultivent même des choux. Pas un mètre carré ne reste vacant.

 

Atlas des vins insolites, Pierrick Bourgault, Editions Jonglez

 

 

 

 

 

 

 

Créé le : 19/10/2026 - Mise à jour : 02/11/2026
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